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Lettre 7
Regina




Voyage au Vietnam 1999







  23 Novembre, 1999

Chers amis ,

Ca se prononce [ réghina ] et non [ régina ] . Elle est d' origine suédoise et ça se voit sur son ... gros orteil gauche . En cet été 1998 parait-il que c' était la mode dans les pays occidentaux , de se faire dessiner le drapeau national sur les gros orteils avec du vernis à ongle habituel . En voyageant c'est très pratique car on se reconnaît aussitôt , sans avoir besoin de you' re speaking english ou where' re you from.



  A Sai-Gon ce genre de pédicurie se fait partout , surtout au quartier des routards ( rue Pham-Ngu-Lao , à côté du marché Bên-Thanh ) , aux prix forts modérés . Au fait cela dépend de votre nationalité : vous êtes américain ? - $ 3 ! C'est le plus cher car c' est pas marrant de dessiner les 50 étoiles sur le même ongle , et en plus vous avez pleins de dollars ( cela est à vérifier, soigneusement ).



  Nous français on est parmi les moins onéreux du marché parce que notre drapeau , même un nourrisson arrive à colorier : pour le même prix on a à gauche le drapeau français , à droite celui vietnamien pour renforcer l' amitié entre les peuples .        



  Alors Regina doit passer 6 mois au Viet-Nam en routarde solitaire . Son père est directeur d' un magasin IKEA à Stockholm . Sa mère est de mon âge ( 45 ) et ne travaille pas , il n' y a pas de nécessité . Elle vient de sortir de l'Université avec un diplôme qu' elle préfère ne pas citer. Elle a une soeur aînée qu' elle ne voit que très rarement , une fois par an par là .        



  On s' est connu , vous vous rappelez , au restaurant végétarien Lac-Thanh à Hue. En réalité on s' est vu plusieurs fois depuis la Pagode des Parfums ( Chuà Huong ) grâce aux circuits de Sinh's Café le long de la Nationale 1. Le système de Sinh' s Café est comme ça : tous les jours il y a un car qui part de Ha-Noi pour Sai-Gon et au même moment il y a un autre qui part de Sai-Gon dans le sens inverse . Il faut 3 jours et 2 nuits pour joindre ces 2 villes. Vous payez le billet global et vous pouvez descendre à n' importe quelle ville sur votre chemin , vous repartirez quand vous voulez à condition d' en avertir les agences de Sinh's Café pour que leurs cars puissent vous prendre à telle ou telle ville ( "open tour" ). Par exemple on s'est arrêté à Ninh-Binh sur la route Ha-Noi - Hue . Le lendemain exactement à l' heure où on est arrivé , on est reparti avec un autre car qui a pris son départ 24 heures après le premier . ( Vous arrivez à me comprendre ?).   



  Ainsi à Hoi-An on a retrouvé le couple français - Louise et Sébastien - à qui on avait fait nos adieux quelques jours auparavant . A Dong-Hoi ( Zone Démilitarisée ) on a revu Kate et Meriel alors qu' on les avait perdues de traces après Chua Huong . Comme il y a une seule route avec plusieurs arrêts cette situation se répète tout le temps , et cela ne nous déplaît pas ! On revoit les mêmes têtes et on raconte nos mésaventures arrivées entre-temps . Par exemple à Hue on a retrouvé Sandy ( vous vous rappelez , c' est la fille qui a été terrorisée par les qua'n câ'y to ). Son copain me disait que le soir même , à peine débarquée à Vinh , la première chose qu' elle a fait est de se précipiter à la Poste pour téléphoner à son chien resté à Stockholm pour raconter tout cela !! Après un repas convenable , on est allé prendre un cocktail de fruits à côté du pont Truong-Tien avec Regina . On lui a demandé comment ça lui est arrivé à la tête l' idée d' un voyage si long , si lointain de chez elle , dans un pays où elle ne connaît personne , ni de la langue , ni quoi que ce soit ....         Réponse : l' idée vient de mes parents . La vie dans un pays comme le nôtre (ou autres pays industrialisés) est toute tracée dès l' enfance . Après la fac c' est le chômage obligatoirement , qqs années de galère avant de décrocher un poste plus ou moins acceptable . Puis des problèmes de couple ; si tout va bien , les enfants vont être nés . Mais dans un tiers des cas , ils vivront avec un seul parent . De toutes les façons dès alors c' est fini : plus de temps pour soi-même . Du travail toute la semaine , des enfants qu' il faut s' occuper sans discontinuité pendant de longues années .



  Puis les séparations , les divorces , les procès , les dépressions , ... Sans parler des autres coups durs de plus en plus fréquents dans ce genre de société , trop sophistiquée pour permettre un dérapage éventuel : une société qui se dit parmi les plus institutionnelles se retourne contre ses propres individus en les écrasant avec ses lois , ses obligations "civiques ", ses dits et ses non-dits , ( quant à moi , j' ajoute : ses impôts !). Après une vie de lutte pour des conneries comme ça , on la finit trop souvent dans des institutions , marginalisé par les siens ( hospices , maisons de retraite , hôpitaux , ... ) , sans connaître d' autre horizon .        



  Même s' il s'agit là d' une famille presque modèle : unie , clean , bon chic bon genre , les enfants bien élevées . Ca manque quelque chose , essentielle d'ailleurs , difficile à cerner. Peut-être de la vie tout simplement.
  Pour la langue ? Aucune importance , il n' y a qu' à apprendre sur place . Ce qu' elle a (essayé) de faire . Avec plus ou moins de succès , mais qu' est-ce qu' elle s' est bien débrouillée cette fille : vous voyez vous-même aller apprendre le chinois en Chine ? Ne connaître personne ? C'est pareil , on va connaître les vietnamiens sur leur sol . Problème résolu . Ils ne sont pas si méchants que ça , au contraire , Regina en a fait beaucoup d' amis .
  Ne pas connaître les lieux ? Justement c' est un des motifs du voyage . Manger est le seul point qu' elle a vraiment prémédité et s' est préparée pour . Elle est depuis toujours végétarienne par principe ( mais lequel ?) , elle a repéré sur tout le territoire vietnamien les restaurants où elle peut manger , cette liste a été soigneusement gardée sur son site Web qu' elle consulte quotidiennement dans les cyber-cafés .
  Chaque soir elle envoie qqs mots à ses parents par le Net et en reçoit des nouvelles . Elle voyage avec 5 kg de bagage , un passeport et sa carte Visa qu' elle s' en sert une fois par semaine en moyenne : c'est pas du tout ruineux pour ses parents , il faut compter une centaine de dollars à la fois .        



  De temps en temps une petite escapade à Bangkok ou en Nouvelle-Zélande ( où elle a décroché son diplôme de plongée sous-marine en 2 semaines ). Au total 6 mois archi - pleins de sa vie qu' avec beaucoup de regrets qu' elle doit quand-même un jour quitter le Viet-Nam . Malgré tout , la Suède reste son pays où elle doit rentrer dans 70 jours . 6 mois est le délai maximum qu' un étranger puisse séjourner sur le territoire du V-N . Regina en repartira avec toujours 5 kg de bagage , mais , m' avait - elle confié , son esprit sera lourd de tous ces souvenirs inoubliables : un peuple si pauvre , à la limite de la misère , si différent du sien , si souriant mais en même temps si brut finalement l' a enrichie de belles choses qu' elle se souviendra sans doute à chaque coup dur de sa vie future ...  
Faut-il aller si loin pour retrouver une telle ouverture d' esprit , si près de chez nous ? Th.